Flow, Ikigaï, Ken Mogi, Mihály Csíkszentmihályi, Moment présent

L’IKIGAÏ.

La première fois que j’ai entendu parler de l’ikigaï, c’était en janvier 2018. Cela ne m’intéressait pas à ce moment là car je n’en comprenais pas vraiment le sens.

Au fur et à mesure, s’intéresser à l’ikigaï est devenu incontournable. Je me suis donc procurée ce livre et non pas les nombreuses autres versions qui existent sur ce thème. D’abord parce que son auteur, Ken Mogi, est japonais. Quoi de mieux qu’un japonais pour parler de l’ikigaï? Ensuite, parce qu’il est un neuroscientifique de renommée mondiale et auteur de best-sellers à succès. Enfin, parce que ce livre est simple à lire et surtout bien structuré.

Qu’est ce que l’ikigaï ? C’est « tout simplement » le but de votre vie. Celui qui vous apporte la joie de vivre et vous fait vous lever le matin. Celui que vous poursuivez sur votre chemin pour accomplir votre mission ici bas et celui qui vous permet d’y rester le plus longtemps possible et en bonne santé.

La plupart des gens n’ont pas d’ikigaï. Ils « errent » d’un état à un autre sans but, enfermés dans leur mental comme nous l’avons vu avec le livre d’Eckhart Tolle, Le Pouvoir du moment présent.

Mais parfois il arrive que trouver un sens à sa vie soit la seule voie possible. Deux questions se posent alors, selon Ken Mogi : à quoi accordez vous le plus de valeur sentimentale et quelles sont les petites choses qui vous donnent du plaisir? Difficile à première vue d’être précis, n’est-ce pas? Mais si vous parvenez à répondre à ces questions, vous trouverez votre ikigaï.

Pour trouver ce sens, cinq piliers doivent être réunis.

• Le premier pilier est le kodawari. Souvent traduit en français par « determination » ou « obsession », kodawari est « un niveau d’exigence personnelle auquel l’individu adhère de manière immuable ». Cette approche conduit à faire très attention à tous les petits détails, à commencer petit sans justifier d’effort pour des objectifs grandioses.

Le kodawari peut par exemple se retrouver chez les chefs renommés comme chez les passionnés de cuisine en général. Je me souviens d’une époque où je l’étais et je mettais un point d’honneur à recevoir les invités autour de plats cuisinés avec émotion et présentés de la plus belle des manières. Impossible pour moi de recevoir autour d’une purée maison servie grossièrement à la cuillère à soupe ou d’une assiette dont le pourtour aurait des traces de sauce de boeuf bourguignon. Un bon plat ne fait pas tout: l’émotion mise dans sa préparation se transmet également par la qualité des ingrédients et par le soin apporté à sa présentation et à l’impact que celui-ci a sur le convive.

Les petits détails ont parfois un sens insignifiant pour certaines personnes mais pour vous, ils peuvent avoir une grande importance. Cela se vérifie dans tous les domaines. Un emballage cadeau fait avec le plus grand soin ou un bijou unique créé avec patience et minutie les rendent parfaits pour leurs auteurs.

Parfois on dépasse même cette perfection comme Ken Mogi l’évoque à propos des bols utilisés lors des cérémonies de thé au Japon: certains ont une valeur inestimable comme les « bols étoilés » dont il ne reste plus que trois exemplaires au monde et qui sont classés Trésors nationaux par le Japon.

C’est aussi le cas des fruits d’exception vendus sur le marché de Sembikiya, tels que le melon brodé, véritable « œuvre d’art organique créée grâce au kodawari d’agriculteurs dévoués », que l’on offre au Japon comme le plus grand signe de respect. Manger l’un de ces melons coûte très cher et ne prend que quelques minutes. Un geste éphémère qui procure une joie intense et rejoint le cinquième pilier de l’ikigaï: être ici et maintenant.

Le kodawari invite à commencer petit, mais avec ouverture d’esprit et curiosité, comme le feraient des enfants. La jeunesse d’esprit est importante pour l’ikigai.

Le deuxième pilier de l’ikigaï est de se libérer soi-même, en vivant « ici et maintenant (cinquième pilier), sans se précipiter dans le jugement », et en accédant à la pleine conscience par la négation de soi, telle que le bouddhisme zen l’enseigne.

Par exemple, dans le temple bouddhiste Eihei-ji, la méritocratie n’existe pas, quels que soient la tâche accomplie et les efforts faits pour y parvenir. L’individu devient invisible, malgré la vie rude dans le temple. Le contraste entre les touristes qui errent dans le temple et les moines est saisissant: les premiers tentent de montrer bonne image alors que les seconds n’ont pas l’air conscients de leur propre présence. Ils se sont libérés eux-mêmes en se nourrissant d’une beauté sensorielle ininterrompue.

En nous soulageant nous-mêmes du fardeau du soi et en nous libérant de l’ego, nous pouvons nous ouvrir à l’univers infini des plaisirs sensoriels et entrer dans l’état psychologique de flow. Elaboré par le psychologue hongrois ayant émigré aux Etats-Unis, Mihály Csíkszentmihályi, le flow est un état dans lequel les gens sont tellement absorbés dans une activité que rien d’autre n’a d’importance, sauf peut être l’obsession des détails, et que l’effort, qui est inconscient, devient un plaisir immense. Travailler dans un état de flow se voit dans la qualité du travail. « Etre en état de flow, c’est chérir l’instant présent, ici et maintenant », comme le font les enfants, qui n’ont pas d’idée précise du passé ni de l’avenir.

La fabrication des bols étoilés, la production du whisky japonais tel celui de Ichiro Akuto, ou encore la maîtrise de la cérémonie du thé, sont sans doute le résultat d’un état de flow.

Cela n’exclut pas de vivre en harmonie avec les autres et notre environnement, au contraire: être en état de flow implique d’être attentif aux nuances subtiles que l’on croise, mais sans aucune attente de reconnaissance extérieure.

• Le troisième pilier est l’harmonie et la durabilité, intimement liées à l’expression atténuée de la liberté et du succès individuels. La solidité de là société et de l’environnement est la condition de réalisation des ambitions personnelles. Faire entrer la nature dans le monde urbain et considérer l’autre de manière appropriée sont deux choses primordiales dans la poursuite de l’ikigaï.

La poursuite d’un objectif de manière discrète mais durable prime sur la satisfaction des besoins immédiats mais temporaires. L’arrangement floral ou la cérémonie du thé sont deux exemples de traditions perpétuées depuis des centaines d’années. Autres exemples de durabilité: le sanctuaire de Meiji à Tokyo qui existe depuis 100 ans, ou encore la reconstruction à l’identique depuis environ 1200 ans et tous les vingt ans du sanctuaire d’Ise avec du bois d’hinoki (le cyprès japonais). Cette dernière nécessite de perpétuer de génération en génération des techniques de charpenterie très précises. L’harmonie est la clé de la durabilité des sanctuaires de Meiji et d’Ise.

Le quatrième pilier est la joie des petites choses, qui est par exemple très présente dans le monde du sumo ou du ballet. Dans l’un comme dans l’autre de ces mondes, les acteurs peuvent trouver leur ikigaï, qu’ils aient un modeste niveau ou un merveilleux talent. La capacité d’adaptation à notre environnement est la clé et il n’y a pas de différence entre les gagnants et les perdants puisqu’en matière d’ikigaï, c’est l’humain qui prime.

Pour trouver son ikigaï, il faut « dépasser les stéréotypes et écouter sa petite voix intérieure », quel que soit le contexte le plus difficile soit-il, comme c’est le cas de certains jeunes gymnastes nord-coréens qui sont heureux de participer aux spectacles de gymnastique devant le Général.

Avoir l’ikigai ne dépend pas de notre environnement, mais de nous-mêmes, quelles que soient les circonstances. « Un des bienfaits de l’ikigai est qu’il apporte solidité et résilience, deux forces vraiment indispensables quand un drame surgit ». La résilience des japonais s’est vue lors du Tsunami qui frappa la région de Tohoku en 2011 et tua 15000 personnes. La succession de tremblements de terre, de tsunamis et d’éruptions volcaniques ont conduit les japonais à la résilience.

L’ikigai est enseigné aux japonais depuis leur tendre enfance, à travers des valeurs telles que l’amitié, la lutte et la victoire, et l’infinité virtuelle des « 8 millions de dieux » en lesquels ils croient et dans lesquels ils intègrent sans contradiction les traditions religieuses d’autres pays, à l’opposé de tout extrémisme. Cette vision des choses s’inscrit parfaitement dans l’ikigaï et l’intérêt pour les petites choses.

« L’ikigai de chacun est en fait semblable à un marécage, s’il possède suffisamment de diversité et de profondeur » pour nous permettre de traverser les moments difficiles.

Peut-être parce que l’ikigai implique et permet certaines choses… Beaucoup au Japon, mais aussi ailleurs dans le monde, quittent un emploi stable et sécurisant pour vivre leur rêve ou leur passion. D’autres, ne quitteront jamais leur emploi, mais vivront leur ikigai « à côté », sans interférer avec leur vie professionnelle. Cela peut être un loisir ou bien simplement déguster les légumes que l’on a fait soi-même pousser dans son jardin. La joie des petites choses…

Pour avoir l’ikigai, il ne faut pas entrer dans « l’illusion de concentration »: se concentrer uniquement sur certains aspects de sa vie comme conditions de notre bonheur est une grave erreur et peut plonger dans la tristesse voire la détresse. Ces différents aspects ne sont pas des pré-requis au bonheur car s’ils ne sont pas comblés, cela engendre du chagrin et un vide imaginé par la personne.

La clé réside en l’acceptation de soi: petit, grand, mince, gros, jeune, vieux, beau, moche, diplômé, non diplômé, marié, célibataire, parents ou non, etc… C’est là toute la simplicité et en même temps la difficulté… trouver le bonheur à l’intérieur de nous-même, la reconnaissance des autres étant en quelque sorte un bonus. Penser que l’herbe est plus verte ailleurs est illusoire car tout se trouve en nous: notre malheur et notre bonheur.

En fait, « l’ikigai renforce seulement les intuitions que vous avez déjà en vous » et pour que cela fonctionne, le changement doit être « progressif et modeste, comme la vie elle-même ».

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